mardi, 22 mars 2022 13:12

De l'eau et des larmes

De l'eau et des larmes image libre de droit - pixabay

En cette journée mondiale de l’eau, rappelons que :

Près de 2,2 milliards de personnes n’ont toujours pas accès à l’eau potable et 4,5 milliards de personnes n’ont pas accès à une approvisionnement fiable en eau potable.

Et pourtant en 2010 le droit à l’eau potable et à l’assainissement est reconnu comme un droit fondamental par les Nations Unies.  

A l’occasion du 9ième Forum Mondial de l’Eau qui a lieu en ce moment à Dakar (auquel j’aurais dû participer mais l’actualité de la guerre en Ukraine m’a retenue en France où je suis plus utile), les experts du monde entier comme l’Office National de l’Eau, les États de nombreux pays, les ONG, les agences de l’eau, les associations sont réunis et mesurent les inégalités d’accès à l’eau de nombreux pays, définissent le travail à accomplir et les coopérations à mettre en place.

De son côté, Solidarités International publie une édition spéciale de son Baromètre de l’Eau, de l’Assainissement et de l’Hygiène sur le thème de la sécurité de l’eau. 

Un autre rapport celui de la Banque Mondiale nous alerte sur la crise de la qualité de l’eau polluée par l’azote, l’excès de sel et les polluants émergents tels que le plastique.

Sur les 17 objectifs de développement durable les ODD sur l’eau, l’objectif 6 impose un accès universel à l’eau potable en 2030 !

Les mesures d’urgence doivent être prises pour lutter contre la pollution de l’eau de sorte que les pays puissent croître de manière équitable et durable sur le plan environnemental et surtout anticiper les effets du changement climatique.

Ce que nous appelons le « stress hydrique » menace un quart de l’humanité.  C’est le cas lorsque la demande en eau excède la quantité d’eau disponible.

Selon l’OMS, les pays touchés par le stress hydrique sont ceux dont la disponibilité en eau par an et par habitant est inférieure à 1 700 m3/hab et par an. En dessous de 1000 m3 on parle de pénurie d’eau.

Nous disposons aussi de sources précises comme le World Resources Institute (WRI) qui constate que les prélèvements d’eau dans le monde ont plus que doublé depuis les années 1960.

(Source : wri.org/aqueduct)

17 pays où vit 1/4 de la population mondiale sont confrontés à des niveaux de stress hydrique extrêmement élevés, où l’agriculture irriguée, les industries et les villes retirent 80 % de la ressource en eau disponible. 12 des 17 pays se trouvent au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

L’Inde, un pays que je connais en partie, serait actuellement le pays le plus touché par cette problématique compte-tenu de la qualité et de la baisse de la ressource en eau de surface et eau souterraine.

Je peux vous parler de Kalai qui n’a pas d’eau courante dans sa maison, elle va chaque matin avec d’autres femmes et enfants chercher de l’eau à un point de collecte.  Des grincements de poulie, des éclaboussures, les femmes tirent de l’eau du puits et remplissent dans ces bidons, cet or bleu qui manque à Chennai.

Pour 10 millions d’habitants, la quête de l’eau est devenue la préoccupation principale quelques semaines par an, lorsque le stress hydrique est appelé à durer.

A l’heure actuelle, dans l’Etat du Tamil Nadu, où je me rends tous les deux ans, les autorités arrivent à fournir 60 % de l’approvisionnement des 830 millions de litres d’eau nécessaire pour les habitants.  Les réservoirs sont souvent à sec, les nappes phréatiques toujours plus basses.

Face à la pénurie, des gérants de points d’eau placent des verrous dessus et autorisent quelques familles à tirer de l’eau.

Et lorsque l’eau est complètement tirée d’une eau claire, on passe à une eau brune, sale de fonds de terre.

Certains passent plus de 5 heures par jour à trouver de l’eau ou achète à 2000 roupies par mois (soit 25 euros) à acheter de l’eau en bonbonne ou à cotiser pour la venue d’un camion-citerne, une fortune au vu des salaires locaux d’une centaine d’euros par mois.

Les enfants, eux, se chamaillent pour savoir qui aura le droit de se laver aujourd’hui. Des disputes éclatent souvent. Faire la queue à la pompe, ce n’est pas pour de l’essence comme nous le connaissons parfois, c’est pour remplir une bonbonne d’eau !

C’est souvent un travail à plein temps pour vivre.  Sans eau pas de vie.

J’aime citer cette phrase d’une femme d’un foyer de Parvathy Ramesh :

« si l’eau ne vient pas, les gens n’auront plus que du sang à la place des larmes pour pleurer’’. 

Je vous cite autre exemple :

Celui du traitement des boues fécales au Myanmar.  Une filière d’assainissement collectif a été mise en place dans les camps de personnes déplacées Rohingyas à Sittwe (Myanmar) où plus de 90 000 personnes vivent dans des conditions précaires. Un système de collecte et de transport vers une usine de traitement située à proximité a été créée. Ce projet a montré qu’un assainissement durable est possible dans un contexte humanitaire.

J’ai également une pensée pour les Ukrainiens. Dans certaines villes comme Marioupol, il n’y a plus d’eau courante au robinet. Une habitante témoignait récemment, disant qu’après avoir fait fondre la neige, ils n’avaient d’autre choix que de boire l’eau des flaques dans la rue.

Les actions liées à l’eau sont locales et souvent du ressort des autorités locales. Mais dans notre monde interconnectée ces actions locales doivent s’inscrire dans une vision plus large et dépasser les frontières. Car l’interdépendance des bassins hydrographiques conditionne la disponibilité de l’eau des territoires situés au long du bassin. 

Nous ne progressons pas assez vite à l’international et souvent aucun accord n’est conclu entre pays. Seuls les ONG ou associations agissent que ce soit dans le traitement des eaux usées, de traitement des eaux polluées pour éviter des épidémies, ou de la sécurité d’accès à l’eau.

Le Forum de Dakar doit être un Forum de réponses et d’engagement.

Raréfaction de l’eau, dérèglement climatique, catastrophes naturelles, propagation des épidémies, augmentation de la multiplication des risques, de nombreux défis se présentent aux acteurs du secteur de l’eau cette semaine à Dakar. Ce forum Mondial de l’eau est organisé tous les 3 ans et formule des axes pour les 3 années à venir.

De son côté, la France plaide pour que la communauté internationale se saisisse de cette opportunité unique pour renforcer le dialogue multilatéral et encourage les décideurs politiques et l’ensemble des acteurs à s’engager résolument en faveur de la réalisation du droit humain à l’eau et l’assainissement et d’un renforcement de la gestion intégrée et concertée à l’échelle des bassins versants.

En France, où en sommes-nous ?

En France nous ne sommes pas épargnés et vous le savez, j’ai travaillé sur ce sujet à l’Assemblée nationale. 

Car nous savons que le manque d’eau génère des conflits d’usage de l’eau, et ces conflits que ce soit en France ou à l’étranger vont s’intensifier si nous ne prenons pas les bonnes mesures, pour d’abord anticiper les conflits et deuxièmement pour les réguler.

Ce rapport, dont je suis co-auteure, est en ligne sur le site de l’assemblée nationale et s’intitule « la gestion des conflits d’usage de l’eau en période de pénurie ».

Ce rapport est le fruit de plus de 50 auditions qui se sont déroulées de fin novembre 2019 à début mars 2020. Elles se sont déroulées à l'Assemblée nationale et dans le cadre de 3 déplacements : dans les Deux-Sèvres, au sujet des retenues de stockage, dans les Vosges, au sujet du conflit d'usage à Vittel et dans l'Indre, afin d'étudier la gestion d'une sécheresse aggravée et récurrente. Nous devions également nous rendre dans le Tarn au sujet du conflit d'usage dans la Vallée du Tescou, lié au barrage de Sivens, mais cela n'a pas été possible en raison du confinement.

Il était urgent que nous puissions présenter et publier ce rapport : l'extrêmement faible pluviométrie des derniers mois n'a fait que rappeler l'urgence à traiter de la gestion de l'eau et des conflits d'usage qui découlent des pénuries, que les changements climatiques vont aggraver. C'est ce constat alarmant qui est ressorti de notre premier cycle d'auditions, fin 2019, consacré à l'étude des épisodes de pénurie d'eau et à l'impact des changements climatiques sur la ressource.

En effet, les changements climatiques vont intensifier et aggraver les situations de pénurie d'eau. En 2019, 85 départements ont fait l'objet de mesures de restrictions d'eau. La sécheresse des mois de mars et avril 2020 en est une manifestation criante.

Nous nous sommes donc concentrés, dans un second temps, sur la gestion des conflits d'usage et du partage de la ressource entre usagers.

Nous formulons 25 recommandations que nous espérons voir mises en œuvre par la voie législative ou réglementaire, selon les recommandations. Ces 25 recommandations sont regroupées en 5 blocs.

1 - La connaissance de la ressource en eau, de ses usages et de ses évolutions est un prérequis à une bonne gestion de l'eau au niveau local et à la régulation des conflits d'usage :

  • étendre le réseau piézométrique nationale qui mesure le niveau de l'eau dans les nappes à 2000 points à l'horizon 2024 (1600 aujourd'hui),
  • abroger l'arrêté du 4 mai 2017 qui a restreint la définition des cours d'eau, afin de revenir à celle qui prévalait antérieurement,
  • réactualiser en 2020-2021 le projet Explore 2070 qui étudie l'impact des changements climatiques sur la ressource et les réserves d'eau : en cours,
  • faire évoluer l'indicateur utilisé pour les seuils d'alerte qui déclenchent les mesures de restrictions d'eau,
  • rendre mensuelle, et non plus annuelle, la fourniture des données de prélèvement par les acteurs privés. En période de pénurie, le suivi régulier de ces prélèvements pourrait être renforcé,
  • rendre obligatoire la transmission à la commission locale de l'eau, si elle en fait la demande, des données sur l'état de la ressource et des réserves d'eau détenues par des personnes privées prélevant sur le territoire d'un SAGE,
  • les captations domestiques, notamment les installations anciennes, doivent faire l'objet d'une déclaration obligatoire.

2 - La conciliation des différents usages lorsqu'une tension doit passer par une répartition des indispensables restrictions d'usage. Cette répartition doit garantir l'égalité de tous devant l'effort collectif, veiller aux cohérences territoriales au sein d'un même sous-bassin, et être accompagnée par des contrôles et des sanctions nécessaires au respect de ce partage :

  • systématiser le déclenchement des mesures de restriction d'usage lorsque sont franchis les seuils d'alerte,
  • traiter à égalité avec les autres besoins en eau l'intérêt des milieux aquatiques, trop souvent délaissé, tout en s'assurant de l'existence d'une solidarité entre tous les usagers du sous-bassin,
  • objectiver et rendre publiques les dérogations aux restrictions d'usage qui sont accordées,
  • renforcer la coordination entre départements d'un même sous-bassin versant, pour les mesures de déclenchement de restriction, la définition des mesures adaptées au territoire, l'harmonisation des dérogations et contrôles réalisés,
  • poursuivre la consultation régulière des comités de sécheresse existants, généraliser leur instauration,
  • délictualiser la récidive en cas de non-respect des mesures de restriction d'eau, en portant le montant de l'amende à 15000 €, amendement déposé non adopté
  • renforcer les moyens humains affectés aux services en charge de la police de l'eau et mieux associer les magistrats du parquet aux mesures liées à l'eau : demandé.

3 - Il n'est plus possible de se contenter des mesures d'urgence, prises quand la situation est déjà dégradée :

  • suivre avec attention les résultats du groupe de travail ministériel sur les freins au développement des différentes pratiques de réutilisation des eaux non conventionnelles ; ces solutions ne pouvant venir qu'en complément d'une démarche consistant à faire évoluer les usages pour les adapter à la disponibilité de la ressource,
  • renforcer le recours aux solutions fondées sur la nature et inciter les communes et intercommunalités à désimperméabiliser leurs territoires, Voir mon rapport Terres d’eau Terres d’Avenir dont je suis co-auteure avec Jérôme Bignon.
  • rendre obligatoire une tarification incitative à la réduction de la consommation d'eau, pour les agences de l'eau et pour le réseau d'eau potable, (travail en cours)
  • abandonner le système de mise en concurrence des barrages hydroélectriques qui pourrait être remplacé par un système proche de la régie permettant d'octroyer sans mise en concurrence des concessions à une structure publique dédiée,
  • déployer une information du grand public plus explicative et responsabilisante sur les enjeux de l'eau et les mesures de restriction.

4 - Les coûts qu'entraine la remise en cause des pratiques professionnelles les plus consommatrices d'eau en période d'étiage, il faut un renforcement massif de l'accompagnement financier des acteurs :

  • création d'un fonds de paiement pour services environnementaux (FPSE) doté d'un budget total d'un milliard d'euros sur la période 2020-2025, géré par bassin par les agences de l'eau.  Aujourd’hui le budget est de 150 millions d’euros.

5 - La gouvernance de l'eau doit être ambitieuse par sa portée, ses objectifs et ses actions afin d'aboutir à la construction d'un compromis global autour des solutions collectivement partagées :

  • faciliter l'appropriation des documents techniques dans les différentes instances locales de gouvernance (CLE, comités sécheresse, PTGE, comités de bassins) et instaurer un délai minimum de 15 jours de communication préalable de ces documents aux membres,
  • s'assurer d'une composition et d'un fonctionnement de ces instances qui garantissent l'expression équilibrée des différentes parties prenantes,
  • confier aux services de l'état ou à défaut du CNDP, un rôle actif de médiateur dans l'animation de ces instances et octroyer aux services déconcentrés, un droit d'opposition qui rendrait effective leur position de garant de l'intérêt commun,
  • mettre en place des PTGE ou les PGRE partout où des tensions sur la ressource en eau émergent, en les intégrant aux SAGE quand il existe, afin de leur donner une portée réglementaire ; ceux qui existent déjà doivent être rendus cohérents avec les SAGE déjà adoptés,
  • à plus long terme, rendre obligatoire la déclinaison en SAGE des SDAGE 2027-2032 sur tout le territoire national. 

 

Pour l’avenir, en France, je suis confiante sur la prise en compte de ces recommandations à la fois par les agences de l’eau qui font un diagnostic territorial de la ressource en eau et par les engagements des collectivités territoriales.

A l’international, j’attends de lire les recommandations du Forum de l’eau à Dakar, que ce soit dans le cadre de projets de coopérations décentralisés ou d’appels à projet, il est nécessaire qu’une dynamique s’instaure au nom de l’humanité. L’eau est au cœur de la solidarité internationale.